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À JULIEN (2017)

"Comme je quittais les lieux hier après-midi, la réceptionniste du motel Cap-Blanc m'a affirmé qu'on ne parlait pas suffisamment de l’Îlot Julien. Je venais de lui poser ma question à ton sujet, celle que j'ai posée à quelques reprises déjà depuis mon arrivée ici : savez-vous qui était Julien? Elle a fermé les yeux pour mieux rassembler ses souvenirs, et m'a répondu ce que plusieurs m'avaient répondu avant elle : je n'en ai pas la moindre idée. J'ai alors repensé aux quelques échanges que j'avais déjà eus en me promenant dans le village, des conversations à propos de toi — non que je tienne absolument à retrouver ta trace, en réalité je suis surtout curieux de savoir ce qu'on peut laisser comme empreinte dans sa communauté, après qu'on eu fait don de son prénom au paysage. Manifestement, cela ne représente pas grand-chose. On m'a dit que tu étais probablement un pêcheur. Mais personne n'a su me dire à quelle époque tu as vécu. Même le propriétaire actuel m'a avoué ne pas s'être vraiment posé la question. Une dame cependant m'a affirmé qu'un jour tu avais prêté ta cabane à un couple de jeunes mariés pour leur nuit de noces, c'est la meilleure histoire que j'aie entendue à ton sujet et j'ai aussitôt pensé : j'aurais aimé être ce Robinson amoureux, le temps d'une marée.

Tu as donc disparu de la mémoire collective, Julien. Désolé. Ton Îlot cependant, tout le monde le connaît à Kamouraska. C'est ce rocher à la sortie du village qui ressemble au dos d'un chameau, avec ses deux bosses, deux protubérances presque jumelles, c'est facile. Cent-trente mètres de long à huit-cents mètres de la rive, la moitié d'un hectare intégralement dénudé et des myriades d'oiseaux bruyants et magnifiques qui étoilent son ciel. Deux fois par jour au jusant, l'estran surgit et l'île n'en est plus une. J'y suis allé dimanche dans la lueur du petit matin. J'ai enfilé mes bottes, traversé l'étendue de vase puis de sable, et suis tombé nez à nez avec ta cabane – du moins, ce qu'il en reste : un amas de planches éparses, grisées de soleil et d'embruns; un tuyau de poêle rouillé; quelques autres vestiges que je n'ai pas su identifier. Un livre d'histoire locale m'a appris que c'est une tempête qui acheva de l'emporter, en 2012. Elle semble par contre avoir épargné les deux cages à anguilles posées l'une par-dessus l'autre à quelques pas de là, je les avais aperçues de ma chambre avec ma lunette et j'en avais été intrigué.

Autour de tes ruines, des femelles d’eiders à duvet couvaient leurs œufs. J'en ai dérangé une qui s'est envolée précipitamment devant moi, alors je suis vite reparti pour leur rendre la tranquillité à laquelle elles ont droit. Après tout, me suis-je dit, cet îlot leur appartient plus qu'à tout autre. J'ai repris la direction du village, la lumière était impressionnante, et la marée montante a bientôt isolé à nouveau le rocher jusqu'au soir.
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Ce projet est le fruit d'un résidence réalisée en avril 2017 dans le cadre de la 9ème édition de la Rencontre photographique du Kamouraska. Commissaire: Franck Michel.